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« Non, la richesse n’est pas créée au sommet. Elle y est simplement dévorée » (partie I)

C’est sous ce titre que l’historien et écrivain allemand Rutger Bregman a signé, mercredi dernier, une tribune dans les colonnes de The Guardian. Nous vous livrons ici la traduction de la première partie de cette contribution.

« Banquiers, géants du secteur pharmaceutique, Google, Facebook … une nouvelle génération de rentiers se trouve tout en haut de la pyramide et elle est en train de nous sucer

Cette facette est l’un des plus grands tabous de notre époque. Il s’agit d’une vérité qui est rarement reconnue et qui pourtant, à la réflexion, ne peut être niée. La vérité est que nous vivons dans un état providence inversé.

La richesse créée au sommet de la hiérarchie sociale un dogme défendu aussi bien par la droite et que par la gauche

De nos jours, les politiciens de gauche à droite supposent que la plupart des richesses sont créées au sommet, par des visionnaires, par des créateurs d’emplois et par des personnes qui ont «réussi»(…). 

Cela dit, nous pouvons ne pas être d’accord sur la manière dont le succès mérite d’être récompensé -la philosophie de la gauche est que les épaules les plus fortes doivent supporter le fardeau le plus lourd, de son côté la droite craint que des impôts élevés affaiblissent l’entreprise- mais presque tous s’accordent pour dire que la richesse est créée principalement au sommet.

La productivité est identifiée au niveau des revenus 

Cette thèse est bien ancrée dans notre langage. Lorsque les économistes parlent de «productivité», ce qu’ils veulent vraiment dire, c’est le niveau du votre salaire. Et lorsque nous utilisons des termes tels que «État providence», «redistribution» et «solidarité», nous souscrivons implicitement à l’idée qu’il existe deux couches: les producteurs et les entrepreneurs  (…).

En fait, c’est précisément l’inverse. En réalité, ce sont les épaules des éboueurs, des infirmières et des agents de nettoyage qui soutiennent le sommet de la pyramide.Ils constituent le véritable mécanisme de solidarité sociale. Pendant ce temps, une part croissante de ceux que nous considérons comme ayant «réussis» et «innovants» gagnent leur richesse aux dépens des autres.

Les cadeaux sont l’apanage du sommet, des rentiers


Les personnes qui reçoivent les plus gros cadeaux ne sont pas celles qui sont en bas, autour des bas fonds, mais celle qui sont au sommet. Pourtant, leur périlleuse dépendance vis-à-vis des autres reste invisiblePresque personne n’en parleMême pour les politiciens de gauche, il n’y a pas de problème.

Pour comprendre pourquoi, nous devons reconnaître qu’il existe deux façons de gagner de l’argent. 

Le premier est ce que la plupart d’entre nous font : le travail. Pour cela, il faut exploiter nos connaissances et notre savoir-faire (notre «capital humain» en termes économiques) pour créer quelque chose de nouveau, qu’il s’agisse d’une application pour importer, d’un gâteau de mariage, d’un chèque stylisé ou d’une pinte parfaitement versée. Travailler, c’est créer. Travailler c’est créer de nouvelles richesses.

Mais il y a aussi un deuxième moyen de gagner de l’argent.C’est la méthode la plus rentable : en prenant le contrôle de quelque chose qui existe déjà, comme la terre, le savoir ou l’argent, pour démultiplier sa richesse.Vous ne produisez rien et pourtant vous en tirez profit. Par définition, le rentier gagne sa vie aux dépens des autres et utilise son pouvoir pour réclamer des avantages économiques.

La classe des rentiers est de retour

Pour ceux qui s’y connaissent en histoire, le terme «rentier» évoque des associations d’héritiers, comme la grande classe de rentiers inutiles du XIXe siècle, bien décrite par l’économiste français Thomas Piketty. Aujourd’hui, cette classe fait son grand retour. (Ironiquement, cependant, les politiciens conservateurs défendent avec acharnement l’idée de faire perdurer le droit du rentier, considérant l’impôt sur les successions comme le summum de l’injustice.). Mais il existe aussi d’autres moyens de se procurer des rentes. De Wall Street à la Silicon Valley, des grandes entreprises pharmaceutiques aux guichets automatiques de Washington et Westminster, faites un zoom avant et vous verrez des rentiers partout.

Il n’y a plus de ligne de démarcation nette entre travailler et être rentier. En fait, le rentier moderne travaille souvent durement. Par exemple, d’innombrables personnes dans le secteur financier font preuve d’ingéniosité et d’effort pour amasser de la «rente» sur leur patrimoine. Même les grandes innovations de notre époque – des entreprises comme Facebook et Uber – s’intéressent principalement à l’expansion de l’économie rentière. Le problème avec la plupart des gens riches, c’est qu’ils ne sont donc pas des patates vautrées sur leurs canapés (coach potatoes). Beaucoup de PDG travaillent 80 heures par semaine pour multiplier leurs rentes. Il n’est donc guère surprenant qu’ils se sentent pleinement dignes de leur richesse.

Le secteur financier, un trou noir pour la richesse créée collectivement

Considérer notre économie comme un système de solidarité avec les riches plutôt qu’avec les pauvres n’est pas facile à faire admettre. Je vais donc commencer par l’illustration la plus claire celle des freeloaders  (NDLR. personne qui profite de la générosité des autres sans rien donner en retour) modernes : les banquiers. 

Des études menées par le Fonds monétaire international et la Banque des règlements internationaux – pas du tout des groupes de réflexion de gauche – ont révélé qu’une grande partie du secteur financier est devenue totalement parasitaire. Au lieu de créer de la richesse, elles l’engloutissent en entier.

Ne vous méprenez pas ! Les banques peuvent aider à évaluer les risques et à obtenir les fonds là où ils sont nécessaires, deux éléments indispensables au bon fonctionnement de l’économie. Mais considérons ceci : les économistes nous disent que le niveau optimal de la dette totale du secteur privé est de 100% du PIB. Partant de ce principe, si le secteur financier ne fait que croître, il ne peut pas être égal ou supérieur à la richesse, mais à inférieur. Sur ce, la mauvaise nouvelle est la suivante : au Royaume-Uni, la dette du secteur privé atteint désormais de 157,5%. Aux États-Unis, ce chiffre est de 188,8%.

En d’autres termes, une grande partie du secteur bancaire moderne est essentiellement un ténia géant se gorgeant d’un corps malade. Il ne crée rien de nouveau, il lui suffit de sucer les autres. Les banquiers ont trouvé cent et une façons d’y parvenir (…). 

« Beaucoup de banquiers devraient avoir un salaire négatif »

L’innovation financière concoctée par tous les experts en mathématiques travaillant dans le secteur bancaire moderne (plutôt que dans les universités ou les entreprises qui contribuent à la prospérité réelle) consiste essentiellement à maximiser le montant total de la dette. Et la dette, bien sûr, est un moyen de gagner de la rente. Donc, à l’endroit de ceux qui croient que le salaire devrait être proportionnel à la valeur du travail, nous devons en conclure que beaucoup de banquiers devraient avoir un salaire négatif ; une amende, si vous voulez, pour avoir détruit plus de richesses qu’elles n’en créent.

Les banquiers constituent la catégorie, par excellence à classer dans la case des freeloaders (NDLR. parasite, profiteur), mais ils ne sont certainement pas les seuls. De nombreux avocats et comptables réalisent un modèle de gains similaire. Prenez l’évasion fiscale. Des professionnels acharnés et diplômés gagnent bien leur vie aux dépens des populations d’autres pays. Ou encore, prenez le flot des privatisations des trois dernières décennies, un blanc seing pour les rentiers. L’une des personnes les plus riches du monde, Carlos Slim, a gagné ses millions en obtenant le monopole du marché mexicain des télécommunications et en augmentant, ensuite les prix. Il en va de même pour les oligarques russes apparus après la chute du mur de Berlin et qui ont acheté de précieux biens ayant appartenu à l’État, ce qui leur a permis de vivre, à l’aise de la rente.

Mais voici le hic. La plupart des rentiers ne sont pas aussi facilement identifiables comme l’est le banquier ou le manager boulimiques. Beaucoup sont dissimulés. À première vue, ils ressemblent à des travailleurs, car pendant une partie du temps, ils font vraiment quelque chose de valable. C’est précisément ce qui nous fait perdre de vue leur recherche acharnée de rentes.

Prenons l’industrie pharmaceutique. Des sociétés telles que GlaxoSmithKline et Pfizer dévoilent régulièrement de nouveaux médicaments, mais la plupart des percées médicales sont réalisées dans des laboratoires subventionnés par le gouvernement. Les entreprises privées fabriquent principalement des médicaments qui ressemblent à ce que nous avons déjà. Elles les font breveter et, à grosse dose de marketing, une légion d’avocats et de puissants lobbies, leurs dirigeants peuvent vivre des profits pendant des années. En d’autres termes, les énormes revenus de l’industrie pharmaceutique sont le résultat d’une petite pincée d’innovations et de rentes.

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