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Djibouti. Me Zakaria « Les prisonniers politiques, c’est le lot quotidien de tous les Djiboutiens »

Ancien magistrat et ancien député, aujourd’hui avocat, militant des droits de l’Homme  et président de la Ligue djiboutienne des droits humains, Maître Zakaria Abdillahi mène, depuis de nombreuses années, un combat inégal, mais sans concession pour instaurer un minimum de libertés dans son pays, Djibouti. Voies de faits sur les résultats électoraux, atteintes graves aux libertés fondamentales, intimidations, exactions diverses, voire emprisonnement de militants et plus généralement toutes sortes d’abus arbitraires, le régime dynastique en place depuis 1977, ne recul devant rien pour maintenir le pays sous une chape de plomb et se maintenir au pouvoir. Si les Djiboutiens n’ont pas d’autres choix que d’aspirer et de se battre pour une émancipation, en toute indépendance, de leur pays, ils se sentent trahis par les gouvernements étrangers qui continuent d’appuyer le régime en place en contrepartie de leur présence militaire dans la région.

Pour éclairer nos lecteurs sur ce qui se passe dans ce pays, l’un des verrous-clés du détroit de Bab al-Mandab (mer Rouge), Me Zakaria que nous avons rencontré, il y a quelque temps en France, a bien voulu répondre à nos questions. Qu’il en soit remercié.

 

 

Propos recueillis par Dahmane SOUDANI

Me Zakaria, vous êtes avocat, vous êtes aussi militant des droits de l’Homme, vous étiez jusqu’à ces derniers temps député à Djibouti. Est-ce que vous pouvez nous parler de tout ce parcours ?

Oui, merci beaucoup de me donner la possibilité de m’exprimer. Oui, effectivement, je suis juriste de formation, diplômé de l’université de Franche-Comté, notamment dans la ville de Besançon, en France. Par la suite, je suis rentré à Djibouti, mon pays d’origine et, je suis devenu magistrat pendant quelques années… Mais pour des raisons politiques, j’ai été, encore une fois, viré de ce poste de magistrat, parce qu’on essayait d’aller dans le sens d’une magistrature indépendante ; ce qui n’a pas été les cas. Par la suite, je me suis inscrit au barreau de Djibouti en 2006. Et en 2013, suite à des évènements importants, compte tenu de ce qu’on a appelé le Printemps arabe, Djibouti n’a jamais été touché. Et c’est là où il y a eu une fronde de Djiboutiens qui ont décidé, pour la première fois, d’affronter le régime en place depuis 1977.

 

Et ce front, il se constitue de quelles formations ?

En fait, il s’agissait de tous les petits partis d’opposition, plus ou moins interdits ou plus ou moins légaux, marginalisés. Donc, ça a fait une coalition dénommée Union pour le salut national. Ça veut tout dire ! C’était salutaire qu’une coalition d’une telle ampleur

Hugo-Me Zakaria (photo DS) 2

« Tout ce qui augmente la liberté, augmente la responsabilité », chuchote Hugo à Me Zakaria(photo DS)

puisse être représentée à l’assemblée nationale djiboutienne. Ce fut le cas. Les élections, au mois de février 2013, ont été gagnées haut la main (NDLR par la coalition). Sauf que, en place depuis 1977, de père en fils, le régime, le premier président s’appelle Gouled, le deuxième Guelleh, donc l’un est l’oncle l’autres est le neveu… Voilà donc en toute logique, il (NDLR. Ismaïl Omar Guelleh, actuel président) ne voulait pas qu’il y ait un parlement…, une cohabitation ; c’est-à-dire, d’un côté, un président de la République, doté de tous les pouvoirs, de l’autre, une majorité législative qui lui échappe. Il a donc préféré inversé le résultat et nous dire : vous n’aurez que dix sièges.

 

 

En dépit d’une majorité absolue des voix ?

Absolument ! C’est-à-dire, y compris l’Union européenne, l’Union africaine, tout le monde savait que le président actuel avait perdu les élections. Mais compte-tenu des intérêts qu’ils ont (NDLR. les responsables de ces organisations), ils ont préféré pousser l’opposition dont je faisais parti à l’époque, pour négocier et accepter les dix sièges.

 

On a envie, d’entendre parler de ce régime, puisqu’il se comporte, apparemment, de façon extrêmement arbitraire, extrêmement injuste envers la représentation populaire.

C’est un euphémisme, puisque c’est le propre même d’un régime totalitaire. C’est un pays où il y a une constitution des textes de loi qui permettent beaucoup de choses. Par contre, dans la réalité, l’action gouvernement est un système verrouillé, familiale, népotique… Dans ce cas, les partis sont interdits, les associations sont interdites. En clair, tout ce qui ne tourne pas autour du parti-État à Djibouti, le président de la République s’est arrogé…, a lui même déclaré que c’est illégal ; c’est-à-dire : je suis président de la République, chef des armées, chef du gouvernement et je suis la loi. En résumé, ce régime…

 

Autocratique, quoi ?

Autocratique, absolument !

 

Quel est l’état de l’opposition, aujourd’hui, à Djibouti ?

Il faudrait que je revienne un peu en arrière pour souligner qu’on a boycotté l’Assemblée nationale, parce qu’on a gagné les élections. On n’a pas intégré tout de suite. On a essayé de pousser le président de la République à respecter les résultats des élections et on a mis presque dix-huit mois, pendant lesquels on a boycotté. On n’a siégé que, à peu près, trois ans et demi. Et donc depuis 7 ans, avec l’opposition, qu’est-ce qu’il (NDLR le président) a fait ? Il a divisé. Eh bien ! On connait très bien le régime totalitaire. Il trouve toujours le moyen d’acheter les uns contre les autres et plus ou moins de disloquer l’opposition, la coalition. L’opposition bien sûr qu’elle existe, mais il a fait éclater la coalition.

 

Si le régime se comporte de cette manière envers des gens qui son quand même élus, dont la voix compte, j’imagine que par rapport au commun des mortels, je pense en particulier aux droits de l’Homme et aux exactions contre le citoyen normal, je suppose que c’est inimaginable ?

Ça dépasse quand même l’entendement. Le comportement du régime djiboutien. Il faudrait que je rappelle aussi que je suis le représentant de la Ligue djiboutienne des droits humains, affilée à la FIDH, Fédération internationale des droits de l’Homme, à Paris. Et dans ce cadre-là sur cette période de 2006 à aujourd’hui, je suis le seul avocat à

Me Zakaria (photo DS)

Me Zakaria. Les droits de l’Homme lui collent à la peau (photo DS)

défendre les victimes des exactions du régime, y compris les syndicalistes, les hommes politiques, toutes oppositions et surtout les militants des droits humains. J’ai été quand même amené à affronter un régime où il n’y a pas de séparation des pouvoirs. Au contraire, il y a une soumission des pouvoirs, en clair, c’est le pouvoir exécutif qui domine tout le reste.

 

Où est-ce que ce régime trouve ses soutiens pour se comporter d’une telle manière ?

Je pense que c’est assez facile à comprendre aujourd’hui. On n’a pas besoin de sortir de Harvard pour le comprendre. Et puis, Djibouti, pour la France…, La France a des intérêts à Djibouti, les Américains ont des intérêts à Djibouti, les Chinois ont des intérêts à Djibouti. Et c’est par rapport aux intérêts qui priment sur la réalité et les difficultés du peuple djiboutien…, ce sont les intérêts, particulièrement, occidentaux qui priment par rapport à la situation des droits humains.

 

Est-ce qu’on peut dire que des pays qui se sont institués champions des droits de l’Homme ont trahi leurs propres valeurs sur des terres comme celle de Djibouti ?

Absolument, on ne peut pas se targuer de dire, à la fois que le France est à l’origine de la Déclaration universelle des droits de l’Homme et de l’autre côté, accepter ou du moins soutenir un régime affaibli qui affame son propre peuple.

 

Il y a aussi la question des prisonniers politiques et du harcèlement des militants ?

Les prisonniers politiques, c’est le lot quotidien de tous les Djiboutiens. Il faut savoir qu’à Djibouti, on n’a pas le droit de constituer un parti politique. Et à chaque fois que des représentants de l’opposition ou des militants de l’opposition tentent de s’exprimer ou de faire des réunions, ils font l’objet de harcèlement, d’arrestations arbitraires et, souvent, de détention pendant plusieurs mois. C’est le cas de beaucoup qui à l’époque…, en 2013 où il y a eu des élections législatives, à la suite de cela, certains militants ont été condamnés à 18 mois d’emprisonnement ferme, d’autres à deux ans, trois ans… Voilà l’échelle des peines qui a été fixée par le régime.

 

Quel pourrait être l’avenir politique et en matière de droit de l’Homme pour Djibouti ?

L’avenir, de toute façon, il faut être optimiste. Il faudra que les Djiboutiens eux-mêmes se prennent en charge. Aujourd’hui, Djibouti n’a pas été aidé. Compte tenu des intérêts actuels et surtout ceux de la Chine et des Etats-Unis d’Amérique, aujourd’hui, le salut ne peut venir que du peuple djiboutien.

Film de l’interview

 

N.-B. La vidéo correspondante sera jointe à cet article dès que possible.

 

Repères

Djibouti

Le pays recouvre son indépendant (de la France) le 27 juin 1977

1erPrésident Hassan Gouled Aptidon, né vers 1908-1910 à Lughaya près de Zeilah, alors situé en Somalie britannique et mort le 21 novembre 2006 à Djibouti.Président du 27 juin 1977 au 8 mai 1999, soit près de 22 ans.

2président : Ismaïl Omar Guelleh, né le 27 novembre 1946 à Dire Dawa en Éthiopie, président de la République depuis le 9 avril 1999 soit plus de 19 ans.Il est le neveu de Hassan Gouled Aptidon. Pour lui permettre de briguer un troisième mandat en 2011, le parlement adopta, en 2010, une réforme constitutionnelle. La même mesure lui permettra en 2016 de décrocher un quatrième mandat

Assemblée nationale de Djibouti. Elle est composée de 65 députés et présidée, depuis 2013, par Moussa Ibrahim.

 

Bases militaires étrangères

Armée française : implantation ancienne

  • La base aérienne 188
  • L’escadron de chasse 3/11 Corse
  • Le 5erégiment interarmes d’outre-mer
  • Un détachement des commandos marine
  • L’hôpital des armées Bouffard
  • Le Centre d’entrainement au combat d’Arta-Plage
  • Le centre d’aguerrissement et d’instruction au désert de Djibouti
  • Effectif total : près de 2 000 militaires

Armée américaine : base ouverte en décembre 2002, au camp Lemonnier

  • 1 800 militaires
  • 46 drones Predator
  • une vingtaine d’avions de combat

En même temps que l’ouverture de cette base, Voice of America a commencé à émettre en anglais et en arabe.

Armée allemande : base ouverte en 2002

En 2002, l’Allemagne et Djibouti signent un mémorandum sur le statut des troupes allemandes implantées à Djibouti dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. L’implantation allemande reste néanmoins plus modeste que les autres présences étrangères.

Armée japonaise : base ouverte en 2011

En 2010, au nom de la lutte contre la piraterie, le japon décide de construire une base permanente des Forces japonaises d’autodéfense à Djibouti sur une superficie de 12 ha. Inauguré en 2011, cette implantation a été réalisée pour un montant de 42 millions d’euros. Elle accueille 600 militaires

Armée chinoise : base ouverte en 2017

En 2017, la marine militaire chinoise inaugure une base navale à proximité du nouveau port de Djibouti. Cet équipement qui s’inscrit dans la stratégie de sécurisation de la Route de la soie devra accueillir 400 militaires, mais en cas de besoin, il pourra abriter 10 000 marins.

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