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USA. Laurent Clerc, la bonne étoile des sourds-muets

La Société d’histoire du Connecticut consacre une exposition au bicentenaire de la première école pour sourds-muets de l’Amérique du Nord (American School for the Deaf ou ASD). Un Isérois qui en fut le nerf de la bataille, est au cœur de l’événement.

Hébergé dans un beau bâtiment en pierre, classé monument historique par les services fédéraux des Etats-Unis, la Société

Gallaudet et Clerc, un une dévouement exceptionnel (photo Dahmane Soudani)

d’histoire du Connecticut organise une exposition dédiée au parcours de l’école pour sourds muets de Hartford (ASD), sous le titre de « 200 années d’impact de l’ASD ». Né en 1785 dans le petit village de La Balme-les-Grottes, chef-lieu de la commune iséroise éponyme d’un millier d’habitants, Laurent Clerc (1785-1869) était l’âme et le moteur de cette entreprise dont le succès, à l’époque, n’était pas du tout garanti d’avance et qui a survécu aux événements et aux hommes.

L’appel d’Alice parvint à Londres

Tout commence par une rencontre à Londres, en 1815. En compagnie du Girondin Jean Massieu (1772-1846) et de l’Iseran Laurent Clerc, ses deux assistants, l’abbé Roch Ambroise Sicard –plus connu sous le nom de l’abbé Sicard- (1742-1822), directeur de Institut national de jeunes sourds de Paris (INJSP) était dans la capitale du Royaume-Uni pour la promotion du manuel de la méthode française d’enseignement pour sourds-muets. Laurent Clerc était alors âgé de 30 ans.

De son côté, missionné par un groupe d’une dizaine de notables de Hartford dans le Connecticut, pour explorer les avancées du langage des signes pour sourds-muets développé en Europe, le pasteur américain Thomas Hopkins Gallaudet était également à Londres.

Laurent Clerc, une icône de la communauté des sourds-muets, buste Chauncey Bradley Ives, 1846 (photo Dahmane Soudani)

A Hartford, la capitale du Connecticut, le Dr Mason Fitch Cogswell (1761-1830), diplômé de la prestigieuse université de Yale, est devenu très célèbre pour avoir réussi la première opération de la cataracte, dans son pays. Il avait quatre filles et un garçon, mais, née en 1805, Alice, sa troisième fille, était sourde ; une situation que le célèbre médecin vivait très mal. C’est alors qu’il se confia à Thomas Hopkins Gallaudet et à la poétesse, également hartfordienne, Lydia Sigourney (1791-1865). Une réunion de dix notables de Hartford et ses environs se tiendra quelque temps après dans la maison du médecin. À l’issue de cette rencontre, il fut décidé de lever des fonds et d’envoyer quelqu’un en Europe pour un tour d’horizon sur les différentes méthodes d’enseignement adapté et les possibilités d’en faire bénéficier les sourds-muets américains. C’est comme cela que le pasteur Thomas Hopkins Gallaudet s’est retrouvé à Londres.

… Mais se fit entendre à Paris

Dans un premier temps, le pasteur était intéressé par la méthode orale utilisée par Braidwood Schools –du nom de la famille d’Edinburgh qui l’avait développée et qui en était toujours propriétaire- en Écosse et à Londres, mais les responsables de ces établissements ont refusé de partager leur recette avec l’émissaire américain. Bredouille et fortement désappointé, Thomas Hopkins Gallaudet, rencontra alors, et selon toute vraisemblance, par hasard, les trois pédagogues français.

Après sa rencontre avec l’abbé Sicard et ses assistants, le pasteur américain change son fusil d’épaule et les accompagnera à Paris où il assistera à un cours dispensé par Laurent Clerc. Sans doute, séduit par les qualités professionnelles de l’Isérois

ASD, la rentrée de 1921 (photo Dahmane Soudani)

Thomas Hopkins Gallaudet parvient à persuader le jeune enseignant à aller faire ses preuves aux Etats-Unis et de l’aider à fonder un établissement d’enseignement pour sourds-muets. Le Français donne son accord, mais à la seule condition que son séjour outre-Atlantique ne s’éternise pas. Au début de l’été 1816, les deux hommes mettent les voiles pour les Etats-Unis. À l’époque d’une durée de 52 jours, la traversée est mise à profit par Thomas H. Gallaudet pour s’initier au langage des signes auprès de sa recrue. En France, le spectre de l’Empire s’estompait de façon irréversible. Quoique perturbée par la Terreur blanche dont l’un des animateurs était le futur roi Charles X, pour qui la concerne, la Restauration avait le vent en poupe.

Les deux hommes arrivent à Hartford le 22 août 1816 et le soir même Laurent Clerc avait rendez-vous avec Alice Cogswell. Moins d’une année plus tard, le 15 avril 1817, la première école pour sourds-muets d’Amérique du Nord ouvre ses portes à Hartford sous la responsabilité de Thomas Hopkins Gallaudet, assisté par Laurent Clerc, par ailleurs enseignant.

De La Balme-les-Grottes à Hartford

Laurent Clerc par Charles Willson Peale en 1822 (photo Dahmane Soudani)

Fils d’un notaire percepteur d’impôts et d’une mère juriste, issue de la bourgeoisie locale, Laurent Clerc aurait perdu l’ouïe et l’odorat à l’âge d’un an, en tombant de sa chaise, dans la cheminée. À l’âge de 12 ans, il quitta Balme-les-Grottes pour Paris –qui portait encore les stigmates de la Terreur- où son oncle l’avait inscrit à l’ INJSP, établissement dont la genèse remonte à l’initiative lancée peu après 1759 par le prêtre Charles-Michel de l’Épée (1712-1789), fils de Charles-François de l’Épée, expert des bâtiments de Louis XIV. L’abbé Sicard avait, à deux reprises, occupé le poste de directeur de l’INJSP. Laurent Clerc a eu pour premier enseignant Jean Massieu. Diplômé en 1804 -Après le coup d’État du 18 Brumaire, Napoléon III instaura le Premier Empire. Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, et du premier consul, déjà, par maint endroit, le front de l’empereur brisait le masque étroit » disait Victor Hugo de cette période-, le jeune Isérois deviendra répétiteur, puis professeur dans le même établissement avant d’être promu assistant au même titre que son ancien professeur.

Un souffle et des enseignants venus de Yale

De l’autre côté de l’Atlantique dès le début du XIXe siècle, le courant du renouveau religieux connu sous nom du Second Grand Éveil – Second Great Awakening- conjugué à l’abolition de l’esclavage et aux conquêtes en matière de droits des femmes, faisait de l’action sociale son cheval de bataille. L’université de Yale, dans le Connecticut était l’un des bastions de ce courant. Son président de l’époque, Timothy Dwight (1752-1817) était l’un des promoteurs de la société morale et vertueuse. Plusieurs des promoteurs et par la suite, premiers enseignants pour sourds-muets sont également issus de cette université. Thomas Hopkins Gallaudet est lui-même diplômé de Yale. Il se prédestinait à un avenir de révérend lorsque un la situation d’Alice Cogswell lui fit changer de parcours.

Outre la dimension humaine de cette entreprise la démarche de l’ASD était conforme aux convictions du pasteur. Pour Thomas Hopkins Gallaudet l’éducation des sourds était également une question de justice, mais qui, également, ouvre la voie à l’évangélisation. Il fait partie de ceux qui pensaient que sans instruction, les personnes sourdes n’ont aucun accès à la connaissance de Dieu, à la morale et au salut et ne peuvent pas participer pleinement à la vie en société.

Dans l’histoire de l’Alliance française de Hartford

Le choix du langage développé en France est sans doute lié aux qualités incontestables de Laurent Clerc, mais la fibre francophile n’est peut-être pas totalement étrangère à cette option Dans son texte dédié à l’histoire de l’Alliance de Hartford et publié au printemps 2017, le juriste américain Philipp Sussler mentionne : « Le parcours et la vie de Thomas Hopkins Gallaudet, en grande partie passés à Hartford, sont d’autres exemples des liens français de Hartford. Thomas H. Gallaudet et son héritage illustrent la contribution de la communauté hartfordienne pour la promotion des valeurs universelles, fortement influencées par la France et la culture française. Descendant des Huguenots français, ayant émigré aux Etats-Unis, Thomas H.

Eliza Boardman-Clerc par Charles Willson Peale en 1822 (photo Dahmane Soudani)

Gallaudet vivait à Hartford. En 1817, il y avait fondé l’École américaine pour les sourds (ASD). Aujourd’hui, cette école est le plus ancien établissement d’enseignement pour malentendants des Etats-Unis qui n’a jamais eu d’interruption d’activités ». Et Philipp Sussler d’ajouter « Imminent enseignant parisien d’origine iséroise, spécialisé dans l’éducation des sourds, Laurent Clerc quitta la France pour les Etats-Unis et s’installa à Hartford à la demande de Thomas H. Gallaudet dont il devient le principal collaborateur ; ce qui, sans conteste avait renforcé et étendu les efforts du fondateur de l’ASD. Compte tenu de son inspiration et l’influence de Thomas H. Gallaudet et de Laurent Clerc –lui-même sourds- sur son développement l’ASL (NDLR. Langage américain du signe) est étroitement lié au langage français des signes et à l’Institut parisien des sourds-muets). »

Contre mauvaise fortune, bon cœur

Les premiers cours étaient dispensés à l’hôtel Bennett à Hartford. Laurent Clerc était le premier enseignant. La première promotion d’apprenants comptait sept étudiants âgés de 9 à 51 ans. Alors âgée d’un peu moins de 12 ans, Alice faisait partie de cette première vague d’élèves. « En France, j’avais laissé beaucoup de personnes et d’affaires auxquelles j’étais attaché, et l’Amérique, d’abord, me semblait inintéressante et monotones, et j’ai parfois regretté de quitter ma terre natale ; mais en voyant Alice, je ne me rappelle que de l’objet qui m’avait incité à chercher ces rivages pour contempler le bien que nous allions faire. La tristesse était alors submergée par une conscience consentante » écrivait Laurent Clerc en 1852.

Faisant contre mauvaise fortune, bon cœur, l’Iseran finit par succomber à l’appel de la Nouvelle Angleterre. Il y élira définitivement domicile après avoir épousé Éliza Crocker Boardman, l’un des premières étudiantes de l’ASD également sourde. Thomas Hopkins Gallaudet était opposé au mariage de sourds entre eux, mais l’exemple de Laurent Clerc et d’Eliza Crocker Boardman l’a convaincu du contraire. Le couple aura 6 enfants.

« Je remercie Gallaudet et Clerc »

En 2004, près de deux siècles plus tard, Chad Williams, un jeune diplômé de l’ASD rend hommage au couple Clerc-Gallaudet en ces termes : « Je suis reconnaissant que les ASD aient été créées. Je remercie Gallaudet et Clerc pour leur incroyable entreprise, pour ce qu’ils ont fait. Aujourd’hui, l’école est toujours là et en tant que personne malentendante, je suis si reconnaissant pour ce qu’elle nous a permis d’atteindre. À présent, lorsque je regarde les enfants sourds, mon souhait, c’est qu’ils aient le même succès que celui que nous avons eu. »

Le robot de l’ASD pour concours de technologies avancées (photo Dahmane Soudani)

Depuis sa création, l’École américaine pour sourds (ASD) a déménagé à sept reprises pour se stabiliser, depuis 2003, au 139 Main Street à Ouest Hartford, sur un terrain et dans des locaux à faire saliver les plus exigeants des usagers.

Mais quels prodigieux progrès dans la vie des sourds-muets ! Depuis que Laurent Clerc avait foulé le sol américain, d’handicapés subissant souvent des regards outrageants, les malentendants sont intégrés et participent pleinement à l’essor de la société. En témoigne la participation de l’ASD au First Tech Challenge robotics compétition.

Dahmane SOUDANI

 

Infos pratiques.

Y aller

  • L’exposition sur les 200 ans de l’ASD dure jusqu’au 21 octobre 2012
  • Lieu : Connecticut Historical Society Museum and Library à Hartford au 1, Elizabeth Street, Hartford CT, 06105
  • Horaires de visites : de mardi à jeudi de 12h à 17h ; vendredi et samedi de 9h à 17h
  • Tarifs des entrées. Adultes : 12$ ; Seniors : 10$ ; étudiants et jeunes de 6 à 17 ans : 8$

Téléphoner : 860. 236. 5621

Surfer : https://chs.org/american-school-deaf-exhibit/

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